Éduquer un chien ou défendre une idéologie ?

Comment le chien apprend : sortir des quadrants pour retrouver le chien

Pendant longtemps, l’apprentissage du chien a été présenté presque exclusivement à travers deux grands concepts : le conditionnement classique et le conditionnement opérant.
Puis, avec le temps, les célèbres “quadrants de l’apprentissage” sont devenus le langage dominant de l’éducation canine positive (R+, R-, P+, P-).

Ces outils ont une utilité (et sont de toute façon en oeuvre constamment). Ils permettent de comprendre comment un comportement peut augmenter ou diminuer. Mais un problème apparaît lorsque ces notions deviennent plus qu’un modèle explicatif, mais lorsqu’ils deviennent une idéologie. Car à force de regarder uniquement les mécanismes d’apprentissage, on finit parfois par oublier le chien lui même (quand ça n’est pas l’humain, totalement débutant, au bout de la laisse). 

Le problème : quand le système devient plus important que l’individu

Le conditionnement explique des mécanismes (c’est d’ailleurs pour ça qu’on parle de mécanique/technique d’entrainnement). Il n’explique pas entièrement le vivant.

Deux chiens peuvent être exposés exactement au même apprentissage et réagir de manière totalement différente. Vous l’avez d’ailleurs peut-être déjà constaté en appliquant des “tutos” de certains éducateurs qui vont s’avérer fonctionner sur plusieurs individus et complètement infructueux pour d’autres.

Pourquoi ? Parce qu’un chien n’est pas seulement un organisme qui répond à des conséquences. C’est un individu avec :

  • une génétique (que l’on laisse bien trop souvent de côté pour éviter les fameux “clichés de races”)
  • des émotions
  • des sensibilités
  • des besoins
  • une histoire
  • un historique d’apprentissage (c’est encore différent d’une histoire)
  • une personnalité
  • une manière particulière de percevoir le monde

Lorsque l’on réduit l’apprentissage aux quadrants, on risque de tomber dans plusieurs pièges et plus particulièrement un : croire qu’il existe une seule “bonne” manière d’éduquer

Ce piège est moral.
Ainsi, au lieu de se demander :

“De quoi ce chien a-t-il besoin pour apprendre ?”

on commence à se demander :

“Quel outil suis-je autorisé à utiliser ?”

Le centre de la réflexion n’est alors plus le chien, mais notre système de valeurs.

Bien sûr, avoir un système de valeur morale (ce qui est différent de l’éthique) est indispensable, mais lorsque l’idéologie prend toute la place, certains éducateurs s’interdisent des stratégies potentiellement utiles, non pas parce qu’elles seraient inadaptées au chien, mais parce qu’elles ne correspondent pas à leur appartenance théorique.

Le risque est alors immense, puisque nous risquons de chercher à vouloir faire rentrer tous les chiens dans le même modèle d’apprentissage.

Ci-joint une conférence très détaillée sur ces notions, réalisée par ma consoeur Simonne Raffa, ainsi que les tableaux en lien avec l’exercice concernant les dilemmes éthiques. 
Pour la version synthétique et écrite, vous avez à disposition cet article : cliquez ici

Les quadrants ne disent pas quoi utiliser

Revenons à nos mécaniques d’entrainement.
Les quadrants décrivent des conséquences comportementales.

Ils ne disent pas :

  • quand utiliser un outil,
  • pour quel chien,
  • dans quel contexte,
  • avec quelle intensité,
  • avec quelles compétences,
  • ni avec quels risques émotionnels.

Ils ne parlent pas du tempérament du chien. Ils ne parlent pas de sa tolérance à la frustration. Ils ne parlent pas de sa sensibilité sociale. Ils ne parlent pas de sa motivation intrinsèque. Ils ne parlent pas de sa capacité émotionnelle du moment.

Autrement dit, les quadrants expliquent une mécanique.
Ils n’expliquent pas la relation.

Le chien n’apprend pas seulement par récompense

Dans certains discours modernes, l’apprentissage est presque devenu synonyme de nourriture et de jouets. Mais que fait-on lorsque le chien :

  • refuse les friandises ?
  • ignore les jouets ?
  • est trop stressé pour manger ?
  • trouve l’environnement plus motivant que nous ?
  • recherche avant tout du mouvement, du contrôle, de la confrontation (oui oui), plus de sécurité, etc ?

Si notre modèle théorique nous interdit de sortir d’une seule stratégie motivationnelle, alors nous ne sommes plus en train d’aider le chien, nous essayons simplement de protéger notre système.

Attention, je ne suis pas en train de vous dire que le problème est le renforcement positif ! Le problème, c’est le réductionnisme.

Pourquoi la notion d’expérience “de terrain” ne devrait pas être méprisée

Aujourd’hui, dans le monde du chien, l’empirisme est souvent regardé avec méfiance. Comme si l’expérience de terrain était forcément moins valable qu’un discours appuyé par des études scientifiques.

Pourtant, une grande partie des connaissances animales se sont construites grâce à l’observation avant même d’être validées scientifiquement. Les éleveurs, les chasseurs, les bergers, les conducteurs de chiens de travail ou les cavaliers ont développé pendant des décennies une compréhension fine du vivant simplement parce qu’ils passaient leur vie au contact des animaux. L’empirisme n’est pas l’opposé de l’intelligence. C’est une forme d’intelligence issue de l’observation du réel, que nous délaissons dernièrement peut-être un peu trop.

En effet, beaucoup de professionnels revendiquent une approche “scientifique”. Pourtant, très peu de personnes savent réellement lire une étude de manière critique. La plupart du temps, nous avons surtout tendance à accepter facilement les données qui confortent déjà notre vision du monde. C’est là que le biais de confirmation devient particulièrement dangereux. Lorsqu’une étude va à l’encontre de nos valeurs ou de notre sensibilité, nous devenons soudain très attentifs :

  • au protocole
  • aux biais méthodologiques
  • aux limites de l’échantillon
  • aux interprétations excessive

Mais lorsque les conclusions vont dans notre sens, cette vigilance disparaît souvent presque totalement. Vous vous souvenez sûrement de l’’étude de Johnsn & Wynne (2024) sur la gestion des comportements de prédation chez le chien qui avait fait couler beaucoup d’encre.

Dans le milieu canin, beaucoup de professionnels ont vivement critiqué le protocole (totalement obsolète) utilisé en renforcement positif. Et cette critique est totalement pertinente. Il est sain d’interroger les conséquences émotionnelles d’un protocole et les limites pratiques de certaines approches. Mais ce qui devient intéressant, c’est de constater que cette exigence critique n’est pas toujours appliquée avec la même rigueur aux études dont les conclusions viennent conforter nos propres croyances.

Certaines recherches sont acceptées presque automatiquement parce qu’elles soutiennent une idéologie éducative déjà installée. Pourtant, leurs choix méthodologiques peuvent être tout aussi discutables :

  • échantillons très faibles
  • contextes artificiels
  • biais d’interprétation
  • généralisation excessive
  • variables difficilement contrôlables
  • conclusions bien plus affirmatives que les données elles-mêmes

Le problème n’est donc pas la science.

Le problème apparaît lorsque la science devient un outil servant davantage à valider une identité ou un système de valeurs qu’à réellement réfléchir au vivant. 
C’est précisément pour cela que l’empirisme garde une place essentielle. Le terrain oblige à confronter les théories à la réalité. Il rappelle que les chiens ne sont pas des moyennes statistiques

La science est précieuse, mais elle n’est pas magique (contrairement à l’approche Lumos – je vous avais prévenu pour les blagues nulles, non ?). Elle produit des tendances générales, dans des contextes contrôlés. Or les chiens réels ne vivent pas dans des environnements contrôlés. Ils vivent avec :

  • des humains imparfaits
  • des émotions fluctuantes
  • des génétiques différentes
  • des histoires de vie uniques
  • et des contraintes de terrain parfois très éloignées des conditions d’étude

C’est justement là que l’empirisme devient essentiel.

Le terrain permet de voir ce qui résiste à la réalité. Il oblige à adapter, observer, ajuster. Il confronte les théories au vivant.Un professionnel expérimenté peut parfois lire un chien en quelques secondes sans être capable d’expliquer immédiatement chaque mécanisme scientifique derrière son intuition. Non pas parce qu’il “fait au hasard”, mais parce qu’il a accumulé des milliers d’heures d’observation du comportement réel. L’empirisme devient alors une forme de connaissance pratique du vivant (c’est aussi ce qu’on appelait avant le “avoir le sens du chien”, “le feeling”).

Réhabiliter l’empirisme ne signifie donc pas rejeter la science. Cela signifie reconnaître que le vivant est parfois trop complexe pour être compris uniquement à travers des publications scientifiques, et que l’expérience de terrain possède une valeur immense lorsqu’elle est accompagnée d’humilité, d’esprit critique (donc de doute), et d’une véritable capacité d’observation.

L’objectif n’est pas d’abandonner la science

Il ne s’agit pas de rejeter les principes d’apprentissage. Le conditionnement classique et opérant sont réels, existent chez tous les animaux (humains et non humains) et sont indépendants de notre volonté. Mais ils ne sont qu’une partie du tableau.
Peut-être qu’une approche réellement moderne de l’éducation canine devrait toujours commencer par cette question :

“Qui est ce chien, de quoi a-t-il besoin, quels sont ses moyens pour apprendre et s’épanouir dans son foyer ?”

Et non :

“Quelle théorie dois-je défendre ?”

(La première question vaut d’ailleurs pour les humains, mais nous parlerons plus en détails de notre espèce dans la semaine 3).

Encore une fois, mon idée n’est pas de vous dire que tout se vaut, mais plutôt : êtes-vous capables de distinguer vos valeurs personnelles, votre morale, votre éthique professionnelle et les besoins réels du binôme devant vous ?

Pour vous aider à savoir où vous en êtes, voici quelques questions que vous pouvez vous poser :

Powered By EmbedPress